Projection dans l'avenir de la mobilité quotidienne
Hugo Stépanian
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Le
05
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03
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2026
Et si nos déplacements du quotidien étaient enfin propres, simples et adaptés aux territoires ruraux et aux usages ? Une projection immersive d’un monde où la mobilité décarbonée est devenue une évidence.

Il y a des matins où je mesure le chemin parcouru sans même y penser. Ce matin-là, c'est l'absence de bruit qui me frappe en premier. La Rochelle n'est pas silencieuse. Mais le bruit a changé de nature.
Il y a des voix, des vélos, le grincement d'une charrette à bras devant la coop, et de temps en temps, le souffle discret d'un moteur électrique qui se gare sur la place. Un bruit d'air, presque. Rien à voir avec le grondement continu qui m'a accompagné toute mon enfance.
J'ai grandi à Saint-Rogatien, à une trentaine de minutes à vélo à l’Est.
Dans les années 2020, la nationale était le pouls du territoire : camions, SUV, allers-retours quotidiens pour tout et n'importe quoi. Mon père faisait quarante minutes de voiture le matin pour un bureau qu'il aurait pu rejoindre autrement, si l'autrement avait existé…
Je m'installe sur un banc avec ma chicorée. Il est 7h30
Martine arrive la première, comme souvent. Elle gare son ULIVE le long de la halle avec la précision de quelqu'un qui a fait ce trajet mille fois, ce qui est probablement le cas. Elle vient de Bresdon, une vingtaine de kilomètres de départementale, des champs, quelques hameaux.
Elle fait ce trajet trois fois par semaine depuis dix ans, infirmière libérale couvrant un secteur que personne ne voulait couvrir dans les années 2030 parce que la voiture coûtait trop cher à l'usage et que les alternatives n'existaient pas.
Elle ouvre le coffre arrière, en sort sa mallette de soins, vérifie quelque chose sur son téléphone. À l'arrière du véhicule, deux autres places se devinent. Ce matin, elles sont occupées par deux voisines qu'elle a prises au passage, un détour de trois kilomètres, une logique d'évidence.
Pourquoi faire le trajet seule quand on va au même endroit ?
C'est ça qui a changé, au fond. Pas seulement les véhicules. La façon de penser le trajet.
Un peu plus loin, une ULIVE en configuration chargement dépose des cagettes devant l'entrée du marché. Le maraîcher, je crois que c'est le fils Duvivier, des Touches de Périgny. Il a retiré les sièges arrière pour gagner de l'espace.
Neuf cents litres de coffre quand on enlève les places : de quoi transporter une récolte, du matériel, des cartons. Ce matin il a des courgettes, des tomates, des aubergines précoces. Il repart dans vingt minutes, et son véhicule aura fait quelque chose d'utile.
Pas juste déplacé un homme seul d'un point A à un point B.
Je les regarde manœuvrer sur la place. Ces véhicules ne ressemblent pas à des voitures, enfin pas aux voitures que j'ai connues.
Elles sont plus petites, plus légères, avec cette carrosserie claire un peu bombée qu'on reconnaît de loin.

Ulive pèse moins de quatre cents kilos. Ça m'avait surpris la première fois que j'avais entendu ce chiffre ! Et pourtant malgré cette légèreté, le véhicule est stable, spacieux à l'intérieur et capable de tenir les nationales à quatre-vingt-dix.
Plus tard dans la matinée, je vois une autre ULIVE se garer devant le cabinet médical de la rue du Château. Les portières s'ouvrent et une femme en sort, puis aide son père à descendre. Il doit avoir quatre-vingt ans, il marche avec une canne.
Le trajet depuis Loulay, son village, aurait été impossible autrement. Trop loin pour le vélo, trop isolé pour les transports en commun, trop cher pour un taxi tous les quinze jours. L'ULIVE, c'est sa fille qui l'utilise pour aller travailler le lundi et le mercredi, et qui emmène son père le jeudi matin. Le même véhicule fait trois choses différentes dans la même semaine.
Je m'attarde encore un peu sur la place avant de faire le détour que je m'étais promis depuis le début de la semaine.
La micro-usine est un ancien entrepôt reconverti.
De l'extérieur, ça ressemble à un grand garage bien tenu. De l'intérieur, c'est autre chose.
Thomas lève la tête quand j'entre. Il a vingt-huit ans, il est né ici, il n'a jamais voulu partir. Dans les années 2020, les jeunes partaient vers Bordeaux, vers Paris, vers là où il y avait du boulot et des activités.
Thomas fait partie d'une génération qui a trouvé que quelque chose se passait ici aussi, à condition de le construire.
Je le regarde remplacer une batterie. Le geste est précis, presque chirurgical, mais simple. C'est voulu. Les batteries de l'ULIVE sont extractibles, interchangeables, conçues pour être manipulées sans outillage spécialisé.
Thomas me montre : deux loquets, une prise, et la batterie sort comme un tiroir. Elle ira en recharge, une autre prendra sa place, le véhicule sera de nouveau opérationnel dans trois minutes.
La réparabilité, “ce n'est pas un argument de vente”, me dit-il en reposant ses gants. C'est le produit.
Il me montre ensuite une carrosserie en cours d'assemblage. Le matériau est léger. Du polypropylène expansé, cent pour cent recyclable.
Le véhicule entier n'a qu'une centaine de pièces. Environ 100 fois moins qu'une voiture classique de l’époque. Ce qui veut dire moins de choses à casser, à remplacer, à stocker. Une voiture standard en compte des milliers.
La complexité n'était pas une fatalité technique, c'était un choix fait par les géants de l’automobile.
Il y a quatre techniciens dans cet atelier. Ils fabriquent, réparent, forment aussi.
Il existe des stages de réparation pour les agents de mobilité des communes voisines, pour les infirmières comme Martine, pour les coopératives agricoles qui ont intégré l'ULIVE dans leur organisation.
Et ça a commencé ici. Dans ce département, dans ce territoire qui n'était pas censé être à la pointe de quoi que ce soit. Pas assez urbain pour les startups, pas assez spectaculaire pour les grands récits de la transition.
Juste des gens qui avaient besoin de se déplacer autrement, et d'autres gens qui avaient décidé de fabriquer la réponse à côté de chez eux.
Quand je repense aux premières années, au hangar originel qu'on voyait depuis la route, je mesure le chemin parcouru. À l'époque, certains souriaient en voyant ces petits véhicules sur les routes du département. Aujourd'hui les mêmes sourient encore, mais différemment.
En sortant de la micro-usine, je prends le temps de marcher un peu avant de récupérer mon vélo. Il m'arrive d'oublier tout ça, et puis quelque chose me le rappelle. Une conversation, une photo retrouvée, l'odeur d'une ancienne station-service reconvertie en point de recharge et de coworking. Ce matin, c'est la place et ses ULIVE qui m'y font penser.
Dans les années 2020, ce territoire se vidait lentement. Pas dramatiquement, pas en une nuit, mais régulièrement. Les commerces fermaient, les médecins n’étaient pas remplacés, les jeunes partaient après le bac et revenaient rarement.
La voiture thermique était à la fois le symbole du problème et la béquille indispensable. Sans elle, impossible de vivre ici. Mais son coût, à l'achat, à l'usage, à l'entretien, écrasait les budgets des foyers les plus fragiles.
L'aide-soignante qui faisait trente kilomètres par jour pour ses tournées et qui consacrait un cinquième de son salaire à l'essence. L'artisan qui retardait l'achat d'un véhicule électrique parce que le prix d'entrée était hors de portée. Le retraité qui conduisait encore à soixante-dix-huit ans parce qu'il n'avait aucune autre option pour aller faire ses courses ou voir son médecin.

La transition n'a pas été douce. Je me souviens des débats au conseil municipal. Mon père y siégeait, il revenait le soir avec cette expression de quelqu'un qui a essayé de réconcilier des gens qui ne voulaient pas l'être. Les agriculteurs inquiets pour leurs accès aux champs, les artisans qui ne voyaient pas comment financer un nouveau véhicule, les retraités qui craignaient de perdre leur autonomie.
Et ils n'avaient pas tort d'être inquiets. Les premières politiques de transition avaient été pensées pour les métropoles, pour des gens qui pouvaient prendre le métro ou le vélo en libre-service. Pour le reste de la France, les réponses arrivaient en retard et souvent à côté.
Ce qui a changé la donne, ce n'est pas une loi nationale. C'est une accumulation de choses plus petites et plus têtues. Des coopérations entre communes pour mutualiser les moyens de transport.
Des accords avec les premières manufactures locales pour garantir l’approvisionnement en pièces et assurer la formation en local. Des panneaux solaires sur les hangars agricoles qui rechargent les batteries la nuit, transformant chaque exploitation en petit point d'énergie autonome.
Une logique de territoire qui s'est construite brique par brique, avec des échecs mais beaucoup d’exemples de réussite qu'on a eu l'intelligence de dupliquer.
Le scénario n'était pas écrit d'avance. Il s'est négocié, commune par commune, années après années.
Ce qui a réellement basculé, c'est quand les usages ont démontré leur polyvalence au quotidien. Pas dans un rapport ou une présentation, dans la vraie vie des gens.
Le viticulteur qui transportait ses ouvriers saisonniers entre le bourg et les parcelles le matin, puis chargeait ses caisses de raisin l'après-midi dans le même véhicule.
La directrice d'école qui covoiturait avec deux collègues et faisait les courses du week-end avec ses enfants à l'arrière.
L'artisan plombier qui avait remplacé sa camionnette par deux ULIVE, l'une pour lui, l'autre pour son apprentie, et qui avait réduit ses coûts de déplacement de deux tiers. Ce n'est pas la technologie qui avait convaincu les gens. C'est l'utilité, répétée, visible, mesurable.

L'ULIVE n'a pas tout résolu. Il a rendu certaines choses possibles qui ne l'étaient pas. C'est différent. Les routes de campagne existent encore, la distance existe encore, la pluie charentaise de novembre existe encore.
Mais le rapport au déplacement a changé de nature. On ne prend plus un véhicule par automatisme ou par confort. On le prend quand il remplit sa mission.
Sinon, on marche, on pédale, on prend le train régional qui repasse par ici depuis 2033 grâce à une obstination collective de dix ans. Le reste du temps, les ULIVE sont garées devant les maisons, les batteries en recharge, les panneaux solaires au travail.
Il est presque neuf heures quand je reprends le chemin de la maison à vélo, vingt minutes de piste . La place se vide progressivement. Les ULIVE repartent vers leurs villages, vers leurs chantiers, vers leurs tournées. Chacune avec une raison d'être là.
Ce que j'emporte de ce matin, ce n'est pas un tableau idyllique. C'est quelque chose de plus précis : la vision d'un territoire qui a décidé de rester vivant et qui a fabriqué, concrètement, les outils pour y arriver.
Et tout ça a commencé dans un hangar. Pas loin de chez moi.
Sources : scénario "Coopérations Territoriales", Transitions 2050, ADEME. Caractéristiques ULIVE, Avatar Mobilité.
